Synopsis : Durant la Deuxième Guerre mondiale, entre Varsovie et Londres, une troupe de comédiens parvient à déjouer un plan de la Gestapo …
Faire une comédie qui se paye la tête des Nazis en 1942, au plus profond de la Seconde Guerre Mondiale, il fallait de l’audace pour traiter un sujet pour le moins glissant ! En s’attaquant à l’actualité, (l’attaque de Pearl Harbor a eu lieu durant le tournage) Lubitsch évite les pièges inhérents au sujet, et ce pour une raison très simple : s’il répond aux bombardements par des vannes et à Hitler par une postiche, il a l’intelligence de veiller à tirer sur tout ce qui bouge, à savoir, en première ligne, sur les comédiens eux-mêmes : egocentrés, volages, éperdus de reconnaissance, il les égratigne avec un humour ravageur et acerbe qui offre un contrepoint brillant à la caricature des SS.
Satire brillante avec des effets comiques irrésistibles sur un sujet pourtant bien grave (l'invasion et l'oppression de la Pologne par les nazis), JEU DANGEREUX (titre anglais -mieux adapté au récit : TO BE OR NOT TO BE) est un film qui contribue à inscrire la comédie au panthéon des genres : brillante, jouissive, impertinente, elle moque son époque autant qu’elle la transfigure et panse ainsi (un temp) les plaies d’une actualité douloureuse. La puissance du comique et le plaisir qu’il provoque tient la plupart du temps à un élément très simple : le spectateur en sait davantage que certains personnages sur scène et jouit de cette supériorité. Le génie de ce film est de l’entrainer dans l’étourdissement des retournements au point de le perdre par instant, déconcerté par la pluralité des situations : ainsi de la scène de la barbe ou de celle où un couple marié déguisé en collaborateurs règle des comptes conjugaux tout en travaillant pour la Résistance …
L’intrigue, proprement impossible à résumer, conduit le spectateur dans un labyrinthe exquis de situations renversées, de quiproquos et de retournement de situations, hérités dignement des scènes d’anthologie de Marivaux, Beaumarchais ou Shakespeare. La mise en abyme du jeu théâtral au service du jeu d’espion est non seulement une superbe idée, mais son exploitation atteint des sommets, les situations se succédant dans une gradation de complexité ahurissante. C'est une intrigue pétillante comme une bulle de champagne à l’heure des tickets de rationnement : marivaudage échevelé, guerre d’egos et répliques acérées ponctuant une comédie de prestige dont tout fidèle à Lubitsch connaît les codes et les jeux : allusions sexuelles, jeux de mots, sous-entendus, retournement de situation et impertinence généralisée.
La mise en scène, faussement simple, est d’une efficacité redoutable : un découpage fluide, des enchaînements rapides, des ellipses parfaites. Lubitsch fait du rythme une arme comique, et du jeu un espace de liberté. La mise en abyme du théâtre, ces acteurs jouant des acteurs pour sauver leur vie, dit tout de sa vision : l’art comme refuge et résistance.
Et puis, il y a Carole Lombard : dans son dernier rôle avant sa disparition (dans un crash d'avion peu de temps après le tournage), elle irradie l’écran. Fine, drôle, indépendante, elle incarne à elle seule tout ce que le film défend : la grâce face à la peur, l’intelligence face à la bêtise. Jack Benny, irrésistible en acteur jaloux et cabotin, lui répond avec justesse. Robert Stack, le séduisant lieutenant Sobinsky, amoureux transit de Maria Tura, et l’ensemble de la troupe donnent au film un équilibre rare entre comédie et émotion. Le jeu de ces comédiens nous rappelle violemment qu’en 1942, on faisait mieux qu’aujourd’hui dans le genre.
De même que les nations en guerre s’interrogent sur le sens de leur douleur et de tant de malheurs, le monologue de Jack Benny est une véritable interrogation sur le sens(ou le non-sens) de la vie, teintée du désespoir que porte un homme blessé par l’inanité du monde.
Cette œuvre remarquable est un hymne à la résistance, à la volonté et au courage, grâce à ces quelques acteurs de théâtre que rien ne prédisposait à de pareils actes.